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gilDans le domaine de la bande dessinée depuis quelques mois, la mode est aux « intégrales ». Les nostalgiques attentifs ont pu ainsi voir (re)paraître (pour leur plus grand plaisir) regroupés par 3 ou 4 sous une couverture unique, les premiers albums de Lucky-Luke, Spirou etFantasio, Johan et Pirlouit, Tif et Tondu (tous chez Dupuis), Jo Zette et Jocko (chez Casterman)….et j’en oublie ! Il s’agit d’abord d’une opération commerciale, visant à relancer la fréquentation (et donc la consommation) de héros qui, après avoir eu leur heure de gloire, sont un peu tombés dans l’oubli.

 

Mais ce peut être, pour le curieux, l’occasion de renouer des liens avec des atmosphères et des personnages différents, parfois désuets mais souvent décalés. Le 16 octobre 2009 par exemple, Dupuis a sorti le second volume (1960-1963) de son intégrale Gil Jourdan, après celui consacré aux premières années de la vie de son héros (1956-1960). Ce jeune détective privé est apparu dans Spirou : sa première aventure (un diptyque !) Libellule s’évade et Popaïne et vieux tableaux s’épanouira en feuilletons entre septembre 1956 et janvier 1958, puis en albums à partir de 1959. Son géniteur Maurice Tillieux a alors 35 ans, et c’est un pur produit de l’école belge de bande dessinée.

 

Les éditions Dupuis ont ici réalisé un magnifique travail de restitution, prenant grand soin de transférer les couleurs, les habillages et même les publicités de l’édition d’origine. Le choc visuel est saisissant, notamment dans le contraste avec certaines éditions contemporaines au papier glacé et brillant, aux couleurs racoleuses et aux contours flous. Les plus anciens y retrouveront même une…odeur d’époque !

 

Mais c’est surtout le personnage que l’on (re ?)découvre avec plaisir : Gil Jourdan n’est pas lisse comme Tintin, serviable comme Spirou ou irréprochable justicier comme Lucky-Luke. Fait rare dans la bande dessinée destinée aux enfants, il est ambigu et pas immédiatement sympathique. On le sent imbu de sa petite personne, poseur, prêt à tout pour parvenir à un résultat, autoritaire à l’excès, ne souffrant pas la contradiction et pas toujours très honnête. Ses deux faire-valoir, l’inspecteur Crouton et le cambrioleur (évadé) Libellule ne valent d’ailleurs pas beaucoup mieux : le premier est lunatique, grotesque et lourdaud, quand le second est parfois obséquieux et souvent assez limité intellectuellement…. Ces trois personnages ne sont pas des modèles de vertu pour enfants de choeur ; mais ils sont vivants et crédibles, débrouillards, courageux et autonomes : bref, modernes ! Les intrigues policières dans lesquelles ils évoluent sont bien construites, haletantes et imaginatives, oscillant sans cesse entre aventure et humour. Le suspense y est permanent : les planches 18B à 24B de l’album Les cargos du crépuscule, par exemple, composent un chef d’oeuvre d’écriture narrative en BD ! Les décors, comme toujours dans l’école belge, sont fouillés, précis et riches et ajoutent un véritable personnage supplémentaire à l’histoire : l’atmosphère.

 

Jean-Louis Bocquet dit de Tillieux qu’il est « le Simenon de la bande dessinée » mais aussi : « Quelques années avant que Michel Audiard ne le formalise au cinéma avec les Tontons flingueurs, Tillieux aura trouvé le difficile équilibre entre dérision et action ».

Alors, Simenon ou Audiard ? Jugez sur pièces….

 

Maurice Tillieux, Gil Jourdan, l'intégrale, éd. dupuis, 2009.

 

                                                                                                                           Denis LLAVORI

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