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antigone

Le flux bien huilé (et trop commercial ?) des commémorations littéraires a, en cette année 2010, écarté trop rapidement Jean Anouilh. Disparu en 1987, ce bonhomme né le 23 juin 1910 aurait eu 100 ans il y a quelques semaines.

 

Sa discrétion naturelle, sa pudeur et son goût du secret ne suffisent pas à justifier ce relatif oubli. Auteur de plus de 50 pièces, il est l’un des plus grands dramaturges français du XXème siècle, à l’égal des Montherlant, Giraudoux, Claudel, Cocteau ou Camus.

 

Sa pièce sans doute la plus célèbre, Antigone, a été créée au Théâtre de l’Atelier le 4 février 1944, dans une France encore occupée. Dans ce sombre contexte Anouilh propose une relecture moderne de la tragédie de Sophocle, qu’il dit «connaître par coeur depuis toujours». Le prétexte en est connu : Antigone, fille d’Œdipe, s’oppose au décret du roi de Thèbes Créon qui refuse à son frère Polynice une sépulture décente. Son entêtement, son obstination la conduiront à sa perte. Anouilh nous livre une interprétation fortement personnelle, mais respectueuse de cette trame originale. La confrontation entre Antigone et Créon illustre jusqu’au malaise le tragique de l’existence humaine : chacun des deux personnages suit sa destinée et sa logique pour incarner (et imposer ?) sa vérité mais le lecteur prend alternativement le parti de l’un et de l’autre sans pouvoir trancher, et en demeure écartelé. Car tous les deux ont tort et tous les deux ont raison. Car tous les deux sont fous et tous les deux sont sages. Car tous les deux sont exaltés et tous les deux sont las et écoeurés. Ils ont résolu de suivre (mais peut-on agir autrement ?) les destins qui leur étaient accordés, pour reprendre l’expression de Virgile.

 

barbaraCréon rappelle le roi Ferrante de la «Reine morte» de Montherlant : il agit sans faiblesse ni émotion pour maintenir l’équilibre politique et la paix sociale, auxquels déjà il ne croit plus. Il agit par devoir et par nécessité, sans jamais être dupe de la vacuité de son action. Il agit malgré lui.

 

Antigone pense en revanche que volonté, engagement et conviction peuvent façonner la réalité. Obstinée, abrupte et combative, elle refuse de céder sous l’évidence ou sous le joug. Courageuse mais aveugle, elle expérimente l’action comme ultime remède à la désespérance. Et ce faisant, elle aussi agit malgré elle.

 

C’est cette paradoxale attitude commune qui lie ces deux êtres pourtant si différents. Ils se reniflent, s’épient, s’écorchent et s’enivrent de leur duel. Ils se grisent de cette confrontation, qui se joue par delà le bien et le mal (pour parodier Nietzsche), par delà la logique, par delà même la vie et la mort. L’altitude à laquelle ils volent abolit les autres hommes. Mais l’air glacé qu’ils y respirent finira par les emporter et les dissoudre, avec sans doute leur consentement.

 

On peut relire cette courte pièce, pour le plaisir de la langue («Mais maintenant, c’est fini [...]. Tous ceux qui avaient à mourir sont morts [...]. Morts pareils, tous, bien raides, bien inutiles, bien pourris.» proclame un choeur presque célinien). Mais on peut aussi – le théâtre est fait pour cela – regarder l’interprétation qu’en livre le metteur en scène Nicolas Briançon au théâtre Marigny en mai 2003. Barbara Schulz et Robert Hossein y tiennent les rôles principaux.

 

Antigone, La Table Ronde (coll. La petite vermillon), 2008

 

Denis LLAVORI

 

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